Les Petits Robinsons
xII

" Ah ! Zin Zin, dit Jean ranimé, tu m'as fait faire une grande bêtise en m'éloignant de la cuisine de Marianne et de notre maison où nous étions si bien ; mais ce que tu viens de faire, en me portant jusqu'à cette eau, m'ôte pour toujours le droit de te reprocher le reste. Seulement, Zin Zin, écoute-moi : cette eau froide vient de nous rendre des forces ; si tu veux m'en croire nous en profiterons, non pour fuir encore et pour nous cacher, mais pour tâcher, en criant de toute notre voix, d'attirer l'attention des gens qui pourraient être dans la forêt, venir à notre secours et nous aider à retourner à Bois-le-Roi. Voyons, Pierre, tu n'as plus soif, mais tu as faim ; dans moins d'une heure nous serons hors d'état de mettre un pied 1'un devant l'autre. Sois sage, et dis-moi que j'ai raison." Et comme Pierre se taisait.
"Tu sais bien que nous sommes dans une forêt et pas dans une île.
- Cela m'ennuierait bien d'être sûr que nous ne sommes pas dans une île, murmura Pierre ébranlé.
- Ce n'est, cependant pas, déjà si amusant de faire tant de choses pour croire qu'on y est ; dit Jean. Ah! si je rencontrais quelqu'un .."
Au même instant une bonne femme apparut au détour d'un chemin c'était une bûcheronne, qui portait sur son dos un fagot de bois mort elle avait une bonne figure. Jean alla droit, à elle et sans en rien oublier, lui raconta leur détresse. Ce fut une confession complète dont le plus clair parut être à la. brave femme qu'ils avaient perdu leur saucisson, qu'ils avaient faim et que, par-dessus le marché, ils étaient encore plus perdus que leur saucisson.Au lieu de leur faire le sermon qu'ils auraient bien mérité, elle leur expliqua qu'ils étaient dans la gorge aux Loups, mais qu'ils n'y rencontreraient pas de loups, s'ils étaient sages ; de plus, elle leur indiqua la manière de retrouver la grande route, dont, sans s'en douter, ils n'étaient pas très loin ; puis enfin, tirant d'un bissac un gros morceau de pain noir, elle leur dit :
" Mangez ça et remerciez le bon Dieu d'avoir mis sur votre chemin une pauvre vieille qui, n'ayant. pas eu faim ce matin, a son pain dans sa poche à vous offrir."
Cela dit, elle regarda le temps, remarqua qu'il était à l'orage et disparut.
" Si nous étions à la mare aux Fées, dit Pierre, je croirais que cette bonne vieille en est une."

Fontainebleau

La gorge aux loups